Eric ALLARD / Denys-Louis COLAUX LES LIEVRES DE JADE Jacques Flament Editions, 89 p., 12 € __

Bien curieux livre que ce livre d'Allard et Colaux, les bien-nommés. Livre à deux ou à quatre mains, selon les goûts de chacun, mais livre unique, chassé-croisé de morceaux choisis, parfumés à toutes les senteurs de la lune. Un vrai régal pour nos papilles littéraires. Quatre belles parts de quinze textes, Colaux-Allard-Colaux-Allard, un "double récit en miroir", comme le dit Allard dans son liminaire. Les poètes parlent et se parlent au "Café du Mont" ou sur la "Lune", les points de vue alternent, se chevauchent, complices et amusés. Que de joie, de jubilation dans ces textes en prose, truffés de réflexions savoureuses, où l'humour et le respect s'allient à une philosophie fulgurante. "La beauté n'est pas conçue à l'échelle de l'homme, à qui un escabeau suffit, un tabouret parfois" (Colaux). Allard croise Colaux qui croise Allard, et les deux croisent la Lune, croisent la Femme. Et ces entrecroisements accouchent d'une langue gourmande aux relents rabelaisiens, une langue savoureuse, truculente même. "Mais c'est du bêta quatre étoiles, un nectar de trouduc, une ambroisie, cette clenche !" (Colaux) Ce livre - Les lièvres de jade – emporte, décolle et file droit dans l'espace, à la manière de "l'astronef en forme de nautile" d'Allard. Les compères rencontrent la femme, multiple et fantasmatique, charnelle et diaphane, "cartomancienne" et "gourgandine", la femme avec son corps présence, son corps jouissance, où s'enfoncer pour se perdre et se révéler, sous la lune, sur la lune, "distante, distraite, sinon indifférente aux sons et aux regards". Les femmes et la lune sont liées indissolublement. "Les femmes sont des enfants de la Lune. Elles sont ses filles, ses visages, sa faune et sa flore. Ses fantômes. Elles en sont l'exacte métonymie", dit Colaux. Les femmes accompagnent, "les sylphides et les naïades" (Allard), les mères et les filles, et les admirer, les regarder vivre apaise. Comme Seiji qui aime "regarder des femmes endormies" (Allard), qui ont "baissé les armes". Toutes ces femmes qui nous hantent et nous habitent, "Les femmes qui comptent et les femmes à déchiffrer (…), Les femmes déchues, les femmes adoubées (…),Les femmes-roman, les femmes-poème" (Allard)

Ce livre à deux voix m'a enchanté l'âme, ce dialogue – qui n'en est pas un – évoquant la femme et la lune, chante surtout l'amitié poétique, le partage d'une même connivence pour la langue, les mots qui fondent dans la bouche et dans le cœur. Les deux poètes belges nous livrent un recueil coloré au surréalisme et à la verve chatoyante. Ce compagnonnage littéraire me rappelle ces époques révolues où les poètes et les artistes rimaient ensemble autant qu'ils ripaillaient et aimaient les femmes aux cuisses douces et blanches comme la lune d'hiver.

Qu'ajouter encore pour terminer que ce par quoi j'ai commencé : ce livre de Colaux et Allard est un bijou finement ciselé, un régal pour tous les sens, une gourmandise qui chauffe la langue, un plaisir de lecture comme on en voudrait plus souvent. Chapeau bas, Messires Poètes !

Claude DONNAY 30/01/2016 Les_lievres_de_jade_2.jpg