Caroline Coppé Nommons le mot nomade Editions éléments de langage, 2016, 14 €

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Caroline Coppé, qui a déjà signé trois recueils à l'Arbre à paroles depuis 2001, nous revient avec un texte de facture très originale et en prose poétique, où deux voix se partagent la parole, "Elle" et "Lui". "Nommons le mot nomade", disent-elles, pour combler le manque, le vide, pour entrer dans la consistance, ne cessons pas de parler. Et au début du recueil, si Elle et Lui parlent, on ne peut pas dire qu'ils dialoguent, non, mais plutôt qu'ils s'expriment côte à côte ou face à face, et les mots se cherchent, se croisent, s'appellent et parfois se répondent. Et chacun s'interroge et interroge le temps, les souvenirs du temps. "Faut-il encore les remuer et pour combien de temps?" Et ces mots que nous utilisons vivent-ils encore quelque part, ailleurs que "dans quelque cerveau reptilien" ? Chacun s'interroge sur la routine de la vie, sur la solitude des individus, mais aussi sur les "errances" et les "failles" de l'existence humaine dans la société moderne.

Affleure à plusieurs endroits du recueil le rêve d'un ailleurs parfois sublimé par le souvenir de l'enfance, de la plaine peuplée d'Indiens à l'école et son tableau noir. Ces rêves parfois "alcooliques" permettent de supporter ou, en tout cas, sont l'autre versant de la vie quotidienne, du travail peu gratifiant ("Trop souvent je fus employé intérimaire"). Et on retrouve derrière ces rêves, l'idée du nomadisme exprimée dans le titre du recueil, forme sociale de l'errance. Les "individus" du monde d'aujourd'hui prennent des trains ou les ratent et restent sur le quai. "Certains rendez-vous sont manqués à jamais".

Plus on avance dans la lecture du recueil et plus Elle et Lui entrent en résonnance, tissent une histoire, qui devient une reconnaissance de l'autre, à travers des gestes "issus d'un savoir-faire ancestral" et des mots choisis. "Dans certains recueils de poésie, je trouve les mots exacts que je voudrais lui dire". Chacun devient le "vagabond de l'autre". Et les questions fusent sur la mort, sur la terre, l'idée de pays, sur les certitudes et les doutes, sur l'avenir aussi, puisque le regard sur le monde change… puisque le regard sur les autres change et que parfois c'est un petit ou un grand "gâchis". Aujourd'hui il faut "être acteur de sa vie" dans un monde où se retrouver devient un pari. Les mots – le texte – gardent l' "univers intact" par le voyage, par le nomadisme… Les mots servent à briser les chaînes et parfois aussi à "se rejoindre". Avec ce recueil, Caroline Coppé rend compte du mouvement de la vie de bien belle manière. Que d'images fortes, que de trouvailles, comme ces commentaires en caractères italiques ou ces "petites annonces sur le Net" ! Un livre étonnant et vraiment fascinant.

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